Pour obtenir un visa pour l’Ouganda, la vaccination contre la fièvre jaune est obligatoire. Alors dès que mes dates de séjour ont été fixées, j’ai rapidement pris rendez-vous avec une clinique du voyageur.

Là-bas, l’infirmière m’a informée d’une pénurie de vaccins contre ce virus, suite à une épidémie en Angola où ont été envoyés une bonne partie des stocks. Depuis, on retrouve sur le marché des doses fractionnées, soit un cinquième de la dose complète. C’est ce que cette clinique avait à m’offrir. Quelle est la différence? La dose complète, à 180$, protège à vie, tandis que la dose fractionnée, à 120$, protège seulement un an. J’ai demandé s’il y avait quelque part à Montréal des cliniques qui offraient des doses complètes, puisque j’imagine bien retourner un jour dans des pays où il y a des risques d’attraper la fièvre jaune. La perspective de me refaire vacciner à chaque fois m’apparaissait comme une perte d’argent et un inconfort inutile ; je ne suis pas la plus brave devant les aiguilles. L’infirmière m’a incitée à faire quelques appels dans d’autres cliniques pour vérifier si elles n’offraient pas des doses complètes.

Ce que je fis. Partout, on me donne la même réponse: il y a une pénurie pour une durée indéterminée, on fractionne les doses. Je suis frustrée et déçue.

Mais en y repensant, je me sens surtout coupable. Je suis là à me magasiner une dose complète d’un vaccin contre une maladie à laquelle je m’expose en allant faire un film en Ouganda alors que des milliers de gens en meurent chaque année parce qu’ils sont nés dans un pays où elle est endémique. Honte à moi et mes privilèges de Canadienne.

Ceci dit, je fais des recherches sur le web au sujet de ladite pénurie, trouve peu de choses, quelques précisions dans un article publié sur le site de Radio-Canada, puis un détail dans un topo de TVA qui m’agace: le ralentissement de production des vaccins serait dû notamment à un bris de machinerie dans une usine américaine, une des quatre seules qui fabrique ces vaccins à l’échelle mondiale. On parle d’un retour à la normal en décembre 2018. C’est si long à réparer, une machine?

Je parle de ça à mon ami Rémi, et on réalise qu’on sait pas trop ce que c’est, en fait, la fièvre jaune. Alors on se tape quelques vidéos sur Youtube.

OK… donc on est pas sûrs des effets de la dose fractionnée… génial. (eum. j’ai un peu peur là.)

Ouf… là… j’avais pas imaginé tout ça… des parents qui doivent regarder mourir leurs enfants parce qu’ils n’ont pas pu leur payer un vaccin… il doit y en avoir des tonnes… je ne sais pas ce que je ferais si une mère me demande de l’aide pour ses frais médicaux, on s’entend que si j’ai 60$ à mettre sur une dose complète de vaccin, je l’aurais pour cette femme-là, mais pas forcément pour toutes les autres qui auraient la même demande, comment est-ce que je vais faire là-bas pour gérer mon sentiment d’impuissance? C’est complexe.

Et il y a un marché noir de vaccins? C’est absolument terrible ça aussi. Comment ça se peut? Concrètement, comment est-ce qu’on en est arrivés là?

Je sais que ça sonne parano, mais… n’y aurait-il pas… une possibilité que cette pénurie puisse être orchestrée par une industrie qui aurait intérêt à fractionner les doses? Les riches paieront, les pauvres mourront, le calcul est facile à faire pour des psychopathes. Et quand on sait que le trouble de personnalité antisocial (anciennement appelé psychopathie) est présent chez 3% des hommes, et moins de 1% des femmes, on peut penser que ces individus dénués d’empathie qui ne travaillent que pour leur profit pourraient potentiellement se glisser à la tête d’une compagnie pharmaceutique… non?

Je sais je sais. Vous vous dites que c’est gros, tout ça, et difficile à prouver. Fort probable que ce soit juste dans ma tête, que tout le monde fasse son gros possible pour aider le tiers-monde à s’en sortir. Mais tsé. On peut en douter aussi.

Faut choisir ses combats, je suis pas journaliste ni justicière, alors j’ai sagement reçu ma dose fractionnée de vaccin, et j’ai continué d’enquêter sur Ernest.

(En passant, à mon deuxième rendez-vous à la clinique du voyageur, j’ai demandé à l’infirmière des précisions sur ce que dit Médecins sans frontières au sujet de l’efficacité qui reste à prouver du fractionnement des doses. Elle m’a dit qu’au Brésil, où la fièvre jaune est devenue endémique, des études affirment qu’un cinquième d’une dose protège pendant 8 ans. Ici, on parle d’une année pour être certain de ne pas se tromper.  Ça me rassure un minimum, même si je continue de trouver ça louche.)