Comme beaucoup de trentenaires québécois, j’ai grandi dans l’ignorance presque totale de la religion catholique, si bien que lorsqu’enfant, j’appris qu’un de mes grands-oncles avait été missionnaire en Afrique, j’assimilais ce rôle à celui d’un explorateur. Un explorateur dans ma famille! Ça me faisait rêver. Je regardais les documentaires animaliers filmés dans la savane et dans la brousse et voulais moi aussi partir à l’aventure. J’allais transporter partout une caméra et revenir avec des images pour National Geographic. Ou devenir primatologue comme Sigourney Weaver dans «Gorilles dans la brume», le film que j’insistais tout le temps pour louer à l’époque, malgré l’angoisse et l’incompréhension que me causait l’assassinat de son héroïne à la fin (et sans comprendre qu’il s’agissait de la vie de Dian Fossey). Oui, un jour je serais grande et verrai ces animaux de mes propres yeux, c’était certain. J’avais 10 ans et beaucoup d’ambition.

J’entrevoyais un seul problème : ma phobie des araignées et d’une pandémie de fièvre hémorragique (pas merci à «Arachnophobia» et à «Outbreak», deux films à ne jamais montrer à une fillette impressionnable). Mais ça pouvait sûrement se régler. Dans mon coeur d’enfant, l’Afrique, c’était devenu une évidence, même si plus tard, j’étais jamais pressée d’y aller quand je décidais de voyager. Ça m’a pris la biographie d’Ernest, trouvée par hasard en faisant des recherches sur ma grand-mère, sa soeur cadette, pour remettre ce vieux rêve à la surface.

Ce qui m’a frappée à la première lecture, c’est la grande quantité de photos qui nourrissaient les pages, et les processus stylistiques mis en place pour faire de ce missionnaire l’égal d’un saint homme. On y traçait le portrait d’un homme dévoué, doué pour les sciences, la musique et la photographie, qui, bien que discret, aurait reçu des «centaines de témoignages d’admiration» à ses funérailles, où se serait massée une foule de plus de 700 personnes. Était-ce réellement possible? Par quel procédé l’auteur pouvait-il avoir obtenu toutes ces informations? Existe-t-il encore des archives sur lesquelles il se serait basé à l’époque pour raconter la vie d’Ernest? À quel point l’auteur s’est-t-il éloigné des faits pour servir la propagande de l’institution catholique?

Et parlant de religion, dans la même boîte à souliers où dormait la biographie d’Ernest, j’ai trouvé une photo de famille qui continue de me faire forte impression:

Pour la première fois, avec tous ces enfants en soutane réunis autour de mes arrières-grands-parents, je prenais la mesure de la ferveur religieuse des Julien. Sur 13 enfants, il n’y a que ma grand-mère qui ne soit pas entrée dans les ordres (j’appris plus tard qu’elle avait été empêchée d’entrer chez les Soeurs parce qu’un médecin lui avait vu un coeur trop fragile), 5 ont éventuellement défroqué, il restait donc 7 religieux, dont 4  missionnaires. On les voit sur cette autre photo:

Ces photos de famille illustrent pour moi le grand fossé culturel qui sépare ma génération de celle de mes grands-parents.

J’ai voulu démystifier cette époque en m’intéressant de plus près à Thérèse, ma grand-mère maternelle, décédée en 1967. En juillet 2016, lors d’une tournée d’entrevues avec des gens qui l’ont connue, j’ai visité ma grande-tante Éliane, alors seule survivante de cette fratrie (malheureusement décédée à l’automne 2017), pour qu’elle me parle de sa soeur Thérèse. C’est ainsi que j’en ai appris davantage au sujet d’Ernest:

J’ai continué un moment à me concentrer sur mon enquête au sujet de ma grand-mère. Mais cette histoire de vaudou me restait à l’esprit. La thèse du professeur zélé qui chute en voulant changer une ampoule dans sa salle de classe cachait-elle autre chose? Le temps était bientôt venu d’aller confronter la version officielle.