«Tu peux pas savoir»

Monologues extraits de la pièce «Deux lits double»
Interprétés par Alexa-Jeanne Dubé et Sébastien Tessier lors du cabaret OMAD
(Théâtre La Licorne, novembre 2016)

1. Chambre de Fanny

Monologue de Fanny :

Faut pas que tu saches que dès que t’es rentré dans le bar, je t’ai remarqué. Jamais je vais te dire que dans ma tête ça a fait «ce gars-là a quelque chose qui te ressemble» pis que ça m’intriguait de savoir quoi. Mais que j’ai continué d’écrire comme si de rien n’était, j’ai écrit pour de vrai, je faisais pas semblant, tsé je le sais que c’est ça que les gens se disent, qu’une fille qui écrit dans un bar est juste là pour se faire payer des verres… mais non. Je voulais pas faire mon intéressante, sauf que ce que j’écrivais m’intéressait. Des fois ça arrive, pas si souvent. Des fois ce qui coule de ma tête au clavier est tellement grisant que je sais pas si j’ai envie de commander une autre bière ou de frencher le premier inconnu, juste pour célébrer. Mais j’ai rarement envie que le premier inconnu se fasse des idées sur une suite qui arrivera pas, parce que tout ce que je veux c’est que mon histoire, celle que je suis entrain d’écrire, continue, tandis que notre histoire, celle qui finirait mal sans que je puisse rien y faire, rien y rectifier, rien y reformuler, j’ai pas envie de la commencer. J’ai pas envie d’une autre bière, au fond, parce qu’une c’est bon pour écrire, mais deux c’est bon à rien, à part à donner le goût d’une troisième, ah pis un shooter pis d’un deuxième tant qu’à faire – c’est jamais moi qui les call mais je les bois pareil. Pis rendu là, bein, le lendemain, l’histoire est jammée dans ma gueule de bois. Ça fait que la plupart du temps, après la première bière, je rentre me coucher, il est même pas dix heures mais ça me dérange pas, ça me dérange pas d’être plate s’il y a personne pour en être témoin.

Tu peux pas savoir que quand je t’ai demandé si t’attendais quelqu’un, ça m’aurait pas dérangé que tu me dises oui, parce que l’histoire que j’avais laissée en plan était là encore au cas, pour me tenir compagnie. Mais à te regarder de plus près, j’ai essayé d’imaginer la personne que t’attendrais, pis j’y arrivais comme pas. Parce que toi, t’avais l’air différent; je sais pas trop, original, mais par en dedans, pis tu pouvais pas forcément fitter avec n’importe qui. J’avais compris comment tu te divertis juste à regarder les gens, que tu te passes de longues réflexions dans ta tête pis qu’à cause de ça tu te rends pas compte que d’autres gens – ceux que t’es pas entrain de regarder – te regardent. Tu te penses inaperçu parce que c’est toi qui observe mais c’est pas vrai… en tous cas moi je t’ai vu. À un moment donné, tu t’en es rendu compte, tsé quand ton scan de la pièce est arrivé à moi pis que j’ai voulu explorer ce qui avait dans ce regard-là… sauf qu’éventuellement j’ai baissé le mien, parce que j’avais peur que tu te dises que j’essayais de te séduire ou de quoi de même pis c’était pas ça. C’est vrai, ça a jamais été ça mon intention.

Mais tu m’intriguais encore ça fait que j’ai pris une chance de t’aborder. Pis c’est bizarre, mais quand je me suis assis au bar à côté de toi je me suis tout de suite sentie mieux, comme soulagée. Pas parce que j’aurais si tant mal filé que tu me dises oui, j’attends ma femme, mon meilleur chum, ma date Tinder, whatever, non c’est plutôt que je me suis sentie… à ma place? C’est ça. Je me suis sentie autant à ma place avec toi qu’avec les mots que j’écrivais tantôt. Pis ça c’est rare. Pis je savais encore plus que c’est vrai qu’on se ressemble, même si je comprenais pas en quoi. Ça fait que c’est encore arrivé, la deuxième bière, les shooters, y a eu un drink aussi? Ça me dérangeait pas l’éventualité que demain je puisse être bonne à rien parce que toi ce soir t’étais funky pis ça m’inspirait.

Je te dirai jamais que quand tu m’as embrassée en sortant du premier bar, juste après ta puff de cigarette, j’ai pensé que tu goûtais pas la cigarette, pis que ça, c’est un talent! Un talent niaiseux mais qui a de l’importance pour une ex-fumeuse. Je te dirai pas que quand j’ai compris ce que ton corps allait faire en m’arrêtant sur la Plaza St-Hubert je me suis dit bof, au pire c’est juste un french, c’est sans importance, ça se gère. J’ai quand même conclu que t’embrassais bien. Je me suis souvenue comment ça peut être sensuel et beau d’embrasser quelqu’un que t’as jamais vu tout nu et inversement. Après j’ai eu le flash que tu me verrais pas à poil ce soir de toute façon, ça c’était réglé, j’étais pas épilée ce qui peut toujours passer mais… par contre vraiment pas rasée en dessous des bras, juste parce que mon amant du moment fait une drôle de fixation sur mon « beau poil noir », qu’il dit, pis que même si je comprends pas le trip, on s’entend que mon quotidien peut facilement se passer de rasoir le temps que ça dure. Mais pareil, je me garde une petite gêne devant les inconnus. Ça fait que toi tu t’es peut-être dit que t’allais finir dans mon lit, mais moi je savais que c’était hors de question.

Pis là tu m’as expliqué qu’il fallait que tu déplaces ton char pis on est embarqués dedans pis tu m’as proposé qu’on parte live à Moncton mais tu peux pas savoir que j’ai clairement eu envie de te dire oui, même si je te connaissais depuis quoi… trois secondes? Parce que toi, t’as l’air de quelqu’un qui sait vivre une aventure; juste pas sexuellement parlant, le timing était pas bon. Mais on est allés dans un autre bar pis on a bu d’autres drinks… pis des shooters, aussi, me semble? Quand j’ai dit «faut que j’aille aux toilettes» avant qu’on sorte de là, tu m’as peut-être attendue près de ton char que t’aurais pas dû prendre, même si t’avais pas l’air vraiment saoul, contrairement à moi j’imagine… Après sur le trottoir t’étais nulle part. Il pleuvait un peu, mais vraiment juste un peu, une genre de bruine de film noir… j’ai souri en me disant que ta disparition allait bien avec la météo. Ça m’arrangeait que tu sois pu là parce que j’avais pas à gérer les adieux, j’avais pas à te refuser quelque chose que t’insisterais peut-être pour avoir, vu le fun qu’on avait eu toute la soirée. Moi aussi, je pouvais disparaître…

Tu sauras peut-être un jour que quand j’arrête de boire je m’endors presque instantanément, pis qu’à la minute où je suis rentrée chez nous j’étais knock-out. Pis que quand tu m’as appelée pour savoir où j’étais rendue, ça m’a réveillée mais j’étais trop lâche pour trouver mon téléphone. Mais tu peux pas savoir à quel point j’aurais été déçue que tu partes sans mon numéro. Je veux que tu restes dans ma vie… pis pour ça, y a tellement d’affaires qu’il faut jamais que je te dise.

2. Chambre de Sébastien.

Monologue de Sébastien :

Tu peux pas savoir à quel point chu con. Tu peux pas savoir à quel point je me sens cave quand j’arrive à te mentir comme je respire pis d’ailleurs j’aimerais ça respirer moins vite quand je le fais parce que si tu regardes bien attentivement, tu peux voir que quand je dis pas la vérité mes narines prennent un petit peu plus d’expansion, t’as tu vu? J’espère que non.

Bein non. T’as pas remarqué ça, toi, avec ta belle naïveté d’artiste qui s’émerveille de l’absolu, pis qui rêve un peu mieux quand c’est quelqu’un d’autre qui paye pour l’addition. Moi j’m’en crisse de l’argent, sauf que j’aime ça en faire c’est vrai, c’est clair que je vais continuer d’en faire, encore plus si possible, mais j’m’en crisse de payer pour toi, je vais payer pour toi, pour toute jusqu’à la fin de tes jours je m’en fous, tu me rends fou.

Non non non non attends. Hey wôw que tu vas abuser de moi juste parce que je suis fou de toi pis aller coucher on the side avec des ostie de musiciens pis de peintres pis d’écrivains qui connaissent ça eux autres la beauté mais qui peuvent jamais te sortir à souper, encore moins payer pour le soccer, le ballet, le chalet pis le collège privé.

Tu peux vraiment pas savoir que chu pas pharmacien aux soins intensifs. Même si je l’ai vu dans ta face, ton ostie de petite face adorable de bonne fille qui y est rien arrivé de grave dans vie, je l’ai vu que t’étais déçue que je te sorte ça. Que c’était pas très poétique à ton goût. Tu peux pas savoir que tout ce qui me rapproche d’un gars qui travaille aux urgences c’est trois années de bacc pis une dépendance à la cocaïne.

Mais ça pourrait changer. Un jour, je vais le faire pour vrai. Je vais m’installer dans une belle vie rangée, je vais avoir ma petite femme pis ma maison à la campagne pis je vais payer ma juste part d’impôts. Pis là je vais dire à nos enfants que faire un budget, c’est important. Que je les vois pas s’endetter comme des criss de morons pis faire faillite juste pour le trip parce que ça va devenir une mode cette affaire-là, checkez bein ça. Je vais leur dire qu’il faut prendre ses responsabilités dans la vie pis je vais être crédible. Ils vont dire oui papa.

Faut pas que tu saches que j’ai aucune crédibilité. J’ai de l’imagination ok, pis toute ce que je dis ça se pourrait, c’est parfaitement logique, ça va peut-être même arriver un jour, sauf que pas là, pas aujourd’hui. Aussi des fois quand je dis «avant je faisais ça» ou «ça a duré tel nombre d’années» des fois c’est juste pour tester ta réaction par rapport à ce que tu ferais si c’était encore le cas. Parce que c’est encore le cas.

Y a des journées où la coke, je peux m’en passer. Une semaine au complet, des fois, même un mois, ça m’est déjà arrivé. Mais quand je bois c’est mortel. C’est pas rationnel, c’est pas contrôlable, ça me pogne de même pis je fais en sorte d’en trouver pis c’est toute.

Tu peux tellement pas savoir que quand t’es allée au toilettes, j’ai vu un taxi pis je suis embarqué dedans. Pis que tout le long du trajet je me répétais que c’est la dernière fois. La dernière fois. Comme si j’allais arriver à me convaincre, cette fois-là.

Tu peux pas savoir que toi, tu m’as fait rêver d’un futur où ce soir, ça le serait pour vrai, la dernière fois. (il se fait une ligne).

 


Monologues extraits de la pièce «Deux lits double»
Interprétés par Alexa-Jeanne Dubé et Sébastien Tessier à la Licorne lors du cabaret OMAD
(novembre 2016)

1. Chambre de Fanny
Monologue de Fanny :

«Faut pas que tu saches que dès que t’es rentré dans le bar, je t’ai remarqué. Jamais je vais te dire que dans ma tête ça a fait «ce gars-là a quelque chose qui te ressemble» pis que ça m’intriguait de savoir quoi. Mais que j’ai continué d’écrire comme si de rien n’était, j’ai écrit pour de vrai, je faisais pas semblant, tsé je le sais que c’est ça que les gens se disent, qu’une fille qui écrit dans un bar est juste là pour se faire payer des verres… mais non. Je voulais pas faire mon intéressante, sauf que ce que j’écrivais m’intéressait. Des fois ça arrive, pas si souvent. Des fois ce qui coule de ma tête au clavier est tellement grisant que je sais pas si j’ai envie de commander une autre bière ou de frencher le premier inconnu, juste pour célébrer. Mais j’ai rarement envie que le premier inconnu se fasse des idées sur une suite qui arrivera pas, parce que tout ce que je veux c’est que mon histoire, celle que je suis entrain d’écrire, continue, tandis que notre histoire, celle qui finirait mal sans que je puisse rien y faire, rien y rectifier, rien y reformuler, j’ai pas envie de la commencer. J’ai pas envie d’une autre bière, au fond, parce qu’une c’est bon pour écrire, mais deux c’est bon à rien, à part à donner le goût d’une troisième, ah pis un shooter pis d’un deuxième tant qu’à faire – c’est jamais moi qui les call mais je les bois pareil. Pis rendu là, bein, le lendemain, l’histoire est jammée dans ma gueule de bois. Ça fait que la plupart du temps, après la première bière, je rentre me coucher, il est même pas dix heures mais ça me dérange pas, ça me dérange pas d’être plate s’il y a personne pour en être témoin.

Tu peux pas savoir que quand je t’ai demandé si t’attendais quelqu’un, ça m’aurait pas dérangé que tu me dises oui, parce que l’histoire que j’avais laissée en plan était là encore au cas, pour me tenir compagnie. Mais à te regarder de plus près, j’ai essayé d’imaginer la personne que t’attendrais, pis j’y arrivais comme pas. Parce que toi, t’avais l’air différent; je sais pas trop, original, mais par en dedans, pis tu pouvais pas forcément fitter avec n’importe qui. J’avais compris comment tu te divertis juste à regarder les gens, que tu te passes de longues réflexions dans ta tête pis qu’à cause de ça tu te rends pas compte que d’autres gens – ceux que t’es pas entrain de regarder – te regardent. Tu te penses inaperçu parce que c’est toi qui observe mais c’est pas vrai… en tous cas moi je t’ai vu. À un moment donné, tu t’en es rendu compte, tsé quand ton scan de la pièce est arrivé à moi pis que j’ai voulu explorer ce qui avait dans ce regard-là… sauf qu’éventuellement j’ai baissé le mien, parce que j’avais peur que tu te dises que j’essayais de te séduire ou de quoi de même pis c’était pas ça. C’est vrai, ça a jamais été ça mon intention.

Mais tu m’intriguais encore ça fait que j’ai pris une chance de t’aborder. Pis c’est bizarre, mais quand je me suis assis au bar à côté de toi je me suis tout de suite sentie mieux, comme soulagée. Pas parce que j’aurais si tant mal filé que tu me dises oui, j’attends ma femme, mon meilleur chum, ma date Tinder, whatever, non c’est plutôt que je me suis sentie… à ma place? C’est ça. Je me suis sentie autant à ma place avec toi qu’avec les mots que j’écrivais tantôt. Pis ça c’est rare. Pis je savais encore plus que c’est vrai qu’on se ressemble, même si je comprenais pas en quoi. Ça fait que c’est encore arrivé, la deuxième bière, les shooters, y a eu un drink aussi? Ça me dérangeait pas l’éventualité que demain je puisse être bonne à rien parce que toi ce soir t’étais funky pis ça m’inspirait.

Je te dirai jamais que quand tu m’as embrassée en sortant du premier bar, juste après ta puff de cigarette, j’ai pensé que tu goûtais pas la cigarette, pis que ça, c’est un talent! Un talent niaiseux mais qui a de l’importance pour une ex-fumeuse. Je te dirai pas que quand j’ai compris ce que ton corps allait faire en m’arrêtant sur la Plaza St-Hubert je me suis dit bof, au pire c’est juste un french, c’est sans importance, ça se gère. J’ai quand même conclu que t’embrassais bien. Je me suis souvenue comment ça peut être sensuel et beau d’embrasser quelqu’un que t’as jamais vu tout nu et inversement. Après j’ai eu le flash que tu me verrais pas à poil ce soir de toute façon, ça c’était réglé, j’étais pas épilée ce qui peut toujours passer mais… par contre vraiment pas rasée en dessous des bras, juste parce que mon amant du moment fait une drôle de fixation sur mon « beau poil noir », qu’il dit, pis que même si je comprends pas le trip, on s’entend que mon quotidien peut facilement se passer de rasoir le temps que ça dure. Mais pareil, je me garde une petite gêne devant les inconnus. Ça fait que toi tu t’es peut-être dit que t’allais finir dans mon lit, mais moi je savais que c’était hors de question.

Pis là tu m’as expliqué qu’il fallait que tu déplaces ton char pis on est embarqués dedans pis tu m’as proposé qu’on parte live à Moncton mais tu peux pas savoir que j’ai clairement eu envie de te dire oui, même si je te connaissais depuis quoi… trois secondes? Parce que toi, t’as l’air de quelqu’un qui sait vivre une aventure; juste pas sexuellement parlant, le timing était pas bon. Mais on est allés dans un autre bar pis on a bu d’autres drinks… pis des shooters, aussi, me semble? Quand j’ai dit «faut que j’aille aux toilettes» avant qu’on sorte de là, tu m’as peut-être attendue près de ton char que t’aurais pas dû prendre, même si t’avais pas l’air vraiment saoul, contrairement à moi j’imagine… Après sur le trottoir t’étais nulle part. Il pleuvait un peu, mais vraiment juste un peu, une genre de bruine de film noir… j’ai souri en me disant que ta disparition allait bien avec la météo. Ça m’arrangeait que tu sois pu là parce que j’avais pas à gérer les adieux, j’avais pas à te refuser quelque chose que t’insisterais peut-être pour avoir, vu le fun qu’on avait eu toute la soirée. Moi aussi, je pouvais disparaître…

Tu sauras peut-être un jour que quand j’arrête de boire je m’endors presque instantanément, pis qu’à la minute où je suis rentrée chez nous j’étais knock-out. Pis que quand tu m’as appelée pour savoir où j’étais rendue, ça m’a réveillée mais j’étais trop lâche pour trouver mon téléphone. Mais tu peux pas savoir à quel point j’aurais été déçue que tu partes sans mon numéro. Je veux que tu restes dans ma vie… pis pour ça, y a tellement d’affaires qu’il faut jamais que je te dise…

2. Chambre de Sébastien.
Monologue de Sébastien :

Tu peux pas savoir à quel point chu con. Tu peux pas savoir à quel point je me sens cave quand j’arrive à te mentir comme je respire pis d’ailleurs j’aimerais ça respirer moins vite quand je le fais parce que si tu regardes bien attentivement, tu peux voir que quand je dis pas la vérité mes narines prennent un petit peu plus d’expansion, t’as tu vu? J’espère que non.

Bein non. T’as pas remarqué ça, toi, avec ta belle naïveté d’artiste qui s’émerveille de l’absolu, pis qui rêve un peu mieux quand c’est quelqu’un d’autre qui paye pour l’addition. Moi j’m’en crisse de l’argent, sauf que j’aime ça en faire c’est vrai, c’est clair que je vais continuer d’en faire, encore plus si possible, mais j’m’en crisse de payer pour toi, je vais payer pour toi, pour toute jusqu’à la fin de tes jours je m’en fous, tu me rends fou.

Non non non non attends. Hey wôw que tu vas abuser de moi juste parce que je suis fou de toi pis aller coucher on the side avec des ostie de musiciens pis de peintres pis d’écrivains qui connaissent ça eux autres la beauté mais qui peuvent jamais te sortir à souper, encore moins payer pour le soccer, le ballet, le chalet pis le collège privé.

Tu peux vraiment pas savoir que chu pas pharmacien aux soins intensifs. Même si je l’ai vu dans ta face, ton ostie de petite face adorable de bonne fille qui y est rien arrivé de grave dans vie, je l’ai vu que t’étais déçue que je te sorte ça. Que c’était pas très poétique à ton goût. Tu peux pas savoir que tout ce qui me rapproche d’un gars qui travaille aux urgences c’est trois années de bacc pis une dépendance à la cocaïne.

Mais ça pourrait changer. Un jour, je vais le faire pour vrai. Je vais m’installer dans une belle vie rangée, je vais avoir ma petite femme pis ma maison à la campagne pis je vais payer ma juste part d’impôts. Pis là je vais dire à nos enfants que faire un budget, c’est important. Que je les vois pas s’endetter comme des criss de morons pis faire faillite juste pour le trip parce que ça va devenir une mode cette affaire-là, checkez bein ça. Je vais leur dire qu’il faut prendre ses responsabilités dans la vie pis je vais être crédible. Ils vont dire oui papa.

Faut pas que tu saches que j’ai aucune crédibilité. J’ai de l’imagination ok, pis toute ce que je dis ça se pourrait, c’est parfaitement logique, ça va peut-être même arriver un jour, sauf que pas là, pas aujourd’hui. Aussi des fois quand je dis «avant je faisais ça» ou «ça a duré tel nombre d’années» des fois c’est juste pour tester ta réaction par rapport à ce que tu ferais si c’était encore le cas. Parce que c’est encore le cas.

Y a des journées où la coke, je peux m’en passer. Une semaine au complet, des fois, même un mois, ça m’est déjà arrivé. Mais quand je bois c’est mortel. C’est pas rationnel, c’est pas contrôlable, ça me pogne de même pis je fais en sorte d’en trouver pis c’est toute.

Tu peux tellement pas savoir que quand t’es allée au toilettes, j’ai vu un taxi pis je suis embarqué dedans. Pis que tout le long du trajet je me répétais que c’est la dernière fois. La dernière fois. Comme si j’allais arriver à me convaincre, cette fois-là.

Tu peux pas savoir que toi, tu m’as fait rêver d’un futur où ce soir, ça le serait pour vrai, la dernière fois. (il se fait une ligne).