«Lettre à la baie»

Publié dans la revue Nyx, mars 2016

«Je l’ai fait.
Je suis partie.
Encore.

Y a longtemps, je t’ai dit que pour que ça serve à quelque chose, le voyage, faut déterminer ce qu’on va chercher versus ce qu’on va fuir.
Là, je fais la touriste ; j’ai même pas envie de chercher.

Je me suis traînée sur le bord de la Baie-des-Chaleurs, j’ai planté ma tente sur la grève, comme les locaux m’ont dit de le faire, et depuis trois heures, j’attends.

Pas d’épiphanie en vue.
Je fais du surplace, mais ailleurs.

À Carleton, y a un truc géologique rare qui s’appelle un barachois. C’est drôle ce nom-là, en même temps ça m’angoisse. Un bar-à-choix. Pire cauchemar pour un anxieux. Imagine! T’arrives dans un bar, pis au lieu d’un verre pour te calmer les nerfs, t’as un serveur qui t’offre un choix de vie après l’autre. C’est pas long que tu t’enivres d’options contradictoires.

C’est un peu comme ça dans ma tête. Dans la tienne aussi, si j’ai bien compris. Un hamster infatigable qui rêve le jour pis qui mord la nuit. Quoique toi tu m’as dit que ton anxiété, c’en était une d’après-midi… mettons qu’on passait une journée complète ensemble, penses-tu qu’on arriverait à calmer l’autre à tour de rôle ? ou qu’on serait sur les nerfs deux fois plus longtemps ?

Pour moi l’anxiété c’est comme une job à temps partiel : c’est quelque chose qui prend un peu de mon temps mais qui me définit pas vraiment. Sauf que des fois je fais des heures supplémentaires pis si quelqu’un me demande : «qu’est-ce que tu fais, là, dans’ vie?», j’ai du mal à penser à une autre réponse que : «j’angoisse un peu». Mais au fond, à la fin de mon shift, je redeviens quelqu’un de relativement relax; j’oublie même que j’étais tourmentée quelques heures avant. Je voudrais courir après la personne à qui j’aurais dit que j’angoissais pour expliquer qu’angoisse c’est un bien grand mot pis j’aurais pu en avoir choisi des beaucoup plus petits, d’un coup qu’elle s’inquièterait pour une question de vocabulaire.

Tsé comme les affaires compliquées que j’ai pitchées dans ta boîte de courriels… les affaires sur lesquelles t’as jamais donné ton avis… bein tu peux laisser faire. C’était pas vraiment important. De toute manière, si t’avais répondu, je serais probablement restée en ville, tranquille, à jouir d’une image de moi-même à peu près positive, dans un quotidien sans risque, sans surprise, sans aventure. Je serais certainement pas partie sur le pouce en Gaspésie ! Le désespoir, c’est motivant.

Toi quand tu dis que pour compenser ton anxiété, t’as aussi une intense joie de vivre, tu veux dire quoi exactement? T’es tu un genre de workaholic des états d’âme? Fais-tu des zigzags quand tu marches? Est-ce que j’aurais du mal à te suivre?

Moi, en tous cas, j’ai l’impression d’être dure à suivre. Surtout que je m’enfuis tout le temps. Ça me rassure, de fuir. Mais j’essaie de faire ça discrètement. Élégamment. Pour que personne le prenne personnel.

Y en a qui comprennent pas ça, la fuite.
Y en a qui font tout pour s’établir dans un paysage.
Qui tolèrent pas l’idée qu’on puisse se jeter dans le vide sans parachute.

Moi même si j’ai peur de plein d’affaires, étrangement j’ai confiance que quand je prends la route je vais revenir en bon état.

Mais là j’avoue que je travaille plus fort que d’habitude pour faire confiance à mes départs. Depuis qu’on a arrêté de s’écrire je me dis qu’il serait peut-être temps que j’apprenne à simplifier mes itinéraires. T’as pu trop l’air d’avoir envie de me suivre. On a fait un petit bout de chemin pis tu t’es reviré de bord, pendant que moi je rapetisse dans ton rétroviseur.

Mais toi, t’en es où? Ça m’agace de pas le savoir. Je sais ce que je suis supposée penser raisonnablement, froidement, anti-romantiquement, mais l’espoir s’accroche, comme un parasite. Parce que tout ce que tu me dis, c’est que j’ai pris de plus en plus de place dans ta tête, mais que la dernière chose que tu veux après cette fille-là, c’est une autre fille, n’importe laquelle. Est-ce que je suis n’importe quelle fille?

Quand t’étais avec elle tu disais que si t’étais célibataire, ce serait différent. Là t’es célibataire pis t’as encore autant peur de moi. On s’en sort pas on dirait.

T’as disparu. Le pire c’est que tu m’avais prévenue, que tu te ferais discret dans les prochains mois, question de te retrouver, pis toute pis toute. Des mois, c’est crissement long, surtout quand on sait pas combien. Fait que je m’éloigne à toute vitesse, en espérant que le temps passe plus vite. Ça fait un tout petit peu de bien.

J’aurais peut-être dû fuir encore plus loin. Perdre tous mes repères dans un désert de sel, être perdue jusqu’à t’oublier. Ne plus avoir de doutes…

Mais let’s face it : les doutes, j’en aurai toujours anyway. Je suis programmée pour.

On est peut-être trop pareils. Deux fugitifs, est-ce que ça se retrouve au bout de la
route? Après combien de détours?

Bon, après tout si je suis partie, c’est pour en arriver quelque part.

J’ai une bouteille de vin vide, une baie devant moi, c’est la nuit, y a des étoiles.
Je vais mettre la lettre dans la bouteille, la lancerai dans la baie. Puis je vais marcher, le long du barachois.

Si j’arrive à regarder droit devant, je vais finir par oublier que tu m’as jamais suivie.»